Individuum est ineffabile, la vérité d’un homme résiste à tout ce qu’on peut dire de lui. Mais son œuvre parle pour lui. A l’ancien cimetière de Cologny, la pierre tombale de Martin Bodmer porte cette inscription de Sénèque : Quid egeris tunc apparebit cum animam ages (Lettres à Lucilius, III, 26, 6). Ce que tu auras fait de ta vie, on le verra au moment où tu perdras la vie. L’entreprise de ce patricien cultivé avait une âme , un but exigeant et élevé. Zurich et Weimar, ces deux centres de culture, l’ont « formé spirituellement ». Il a voulu réaliser un « édifice spirituel », rassemblant les traces écrites des « créations de l’esprit humain », un lieu où deviendra visible « le chemin de l’homme vers lui-même » (der Weg des Menschen zu sich selber). Il eut plus d’une fois le sentiment qu’il l’accomplissait à la manière d’une œuvre d’art. Ce faisant, c’était de son propre accomplissement qu’il s’agissait (Indem man die Sammlung entwickelt, entwickelt man sich selbst).
Aussi n’a-t-il pas seulement conçu sa collection comme une bibliothèque, mais comme « un musée des documents attestant l’histoire de l’esprit humain » : « Bien que l’idée d’un musée fût éloignée de notre esprit, la Bodmeriana est plus proche de ce concept que d’une bibliothèque au sens ordinaire du terme. »
Au moment de son soixante-dixième anniversaire, il résumait ainsi sa vision dans une lettre à Breslauer : « Le souci constant des progrès de l’esprit humain est sinon la conception la plus dynamique, du moins la meilleure qu’on puisse avoir. Dans l’avenir aussi bien qu’aujourd’hui, elle garde son sens et sa noblesse. Poursuivons donc notre tâche, chacun à notre place et continuons à transmettre notre contribution à l’édifice de la vraie culture. » Les mêmes raisons qui l’ont fait assidûment travailler à « une synthèse de la civilisation humaine » ou qui l’ont amené à fonder une revue littéraire autour d’une élite de son époque, l’ont aussi poussé à se mettre, durant la guerre, au service du Comité International de la Croix-Rouge et lui ont inspiré l’idée neuve, qui s’est imposée depuis, des « secours intellectuels » aux prisonniers de guerre .